Cauchemars de chantier et rêves d'Antilles

Tous les vendeurs sont honnêtes, les acheteurs sont naïfs. il faut seulement avoir en tête la formule suivant laquelle il y a deux jours exceptionnellement agréables dans la relation que l’on peut avoir avec un voilier qui sont le jour de l’achat et le jour de la vente. Je m’enthousiasme facilement.

Votre vendeur était sur le départ, il n’avait que peu de temps à vous accorder. Ce voilier vous a séduit par ses lignes et en montant à bord vous aviez déjà décidé de l’acheter. Il fallait seulement négocier le juste prix. Aujourd’hui vous savez que vous avez acheté une boite dont vous avez changé tout le contenu. Ce voilier n’a pas changé c’est toujours le même, comme un couteau dont on a changé le manche puis la lame.

Vous achetez un voilier et votre vendeur est pressé ? Allez voir ailleurs. Votre temps est aussi précieux que le sien. Le temps que vous allez passer à réparer tout ce qu’il ne vous a pas montré ce sera du temps que vous passerez sur un chantier et que vous ne passerez pas à naviguer.

Mon voilier Ylang Ylang approche la cinquantaine. C’est un voilier qui a déjà une longue histoire et comme le précédent il m’a obligé à consacrer de nombreuses heures à sa restauration. Cela m’incite à penser que nous avons tendance à toujours répéter les mêmes expériences. Redonner vie à une épave et en faire un navire capable de franchir les océans, c’est sans doute ce qui me reste de ma naïveté d’enfant. Un vieux voilier a quelque chose de commun avec le code informatique, du moins tant qu’il n’a pas coulé : il est toujours possible d’effacer et de recommencer.

Souvent le choix d’un bateau et plus spécialement d’un voilier est une forme d’expression de la personnalité du propriétaire. Ce qui est une évidence pour une voiture l’est davantage pour un objet qui n’est pas soumis à autant de contraintes mais qui est au contraire destiné à s’évader de la morosité du monde terrestre.

Pour qu’un voilier ne coule pas il faut que son propriétaire ait la volonté de le maintenir à flot. Qu’elle flotte sur l’eau ou qu’elle gise au fonds de l’océan, cette chose peut adopter la position qui lui convient. Le marin doit constamment veiller sur sa coque, s’il veut rester en surface, il n’a pas d’autre option que de la surveiller sans cesse. Plutôt que d’entreprendre de longs et coûteux traitements, les personnes dépressives pourraient tout aussi bien habiter sur un voilier. Cette pensée me venait fréquemment alors que je vivais à bord de mon “Maraamu” ex “Viva la vida”. Dans les conditions de chaleur et d’humidité des climats tropicaux les parois métalliques d’un bateau en acier cessent d’être des éléments inertes, le métal subit constamment une altération. Si l’on n’y prend pas garde, les chancres de rouille se développent comme les pustules de la vérole. Il m’a alors semblé que l’attention portée à l’état de cette coque, condition du maintien de mon voilier aux côtés des siens dans la marina me préservait des errances d’une approche du quotidien qui n’a d’autre préoccupation que sa propre personne. Si cette dépendance apporte une réponse claire à toute option suicidaire, elle fait aussi peser une inquiétude à chaque instant : comment mon ami se porte-il ? Ne va t’il pas couler si je l’abandonne un seul instant ?